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Alain Lacoursière: «le Columbo de l'art»

André Cédilot
La Presse

Surnommé «le Columbo de l’art», le sergent Alain Lacoursière est de retour à la police de Montréal. Depuis trois ans, il était «prêté» à la Sûreté du Québec, où il a participé à la création d’Art Alerte, un site internet unique au monde destiné à combattre la criminalité liée aux oeuvres d’art à Montréal, au Québec, au Canada et même en Amérique du Nord. Voici le parcours peu commun de celui qui n’a jamais été un flic comme les autres.

Aujourd’hui âgé de 48 ans et à la veille de prendre sa retraite, Alain Lacoursière était loin d’imaginer qu’il ferait carrière dans la police. Adolescent, il faisait partie d’une petite bande de motards appelée Les Possédés. Rien de comparable avec ce qui se passe aujourd’hui, mais le club avait un local au coeur de Saint-Casimir de Portneuf, son village natal, dans la région de Québec. «Nous étions une quinzaine. On avait des motos et on portait le blouson de cuir. Comme bien des jeunes du temps, on avait les cheveux longs et on rêvait de changer le monde en fumant du pot. Il arrivait qu’on fasse des mauvais coups, mais nous n’étions pas des criminels», a-t-il raconté lors d’une entrevue.

C’est d’ailleurs à cause de son comportement délinquant, selon sa propre expression, qu’un frère des Écoles chrétiennes l’a initié à la peinture, au début des années 70. «Il avait décidé de canaliser mon trop-plein d’énergie en me forçant à faire de la peinture, mais cela a quand même mal fini», raconte le sergent Lacoursière, qui a été banni du cours. «On était dans les années psychédéliques et je m’entêtais à présenter des portraits religieux qui ne plaisaient pas aux professeurs.» Il a notamment dessiné Jésus-Christ avec une tête afro, cigarette de marijuana au bec!

«Quand j’étais jeune, la police était souvent chez nous. C’était des enquêteurs en civil, et ils étaient corrects avec moi. C’est ce qui m’a sans doute incité à devenir policier. Je n’allais nulle part, et mon père m’a lancé un ultimatum.» À une occasion, il a dû comparaître en cour après s’être fait prendre dans un bar alors qu’il n’avait pas 18 ans.

Toujours aussi marginal, il a mis trois ans au lieu de quatre pour terminer le programme de techniques policières au cégep de Trois-Rivières. «Mon banc d’école, c’était la brasserie. Je portais des bottes de travail et j’écoutais les chansons de Raôul Duguay», se souvient Alain Lacoursière. Il faisait du karaté et jouait au football. Pendant deux ans, il a aussi travaillé les week-ends comme répartiteur d’appels à la police de Trois-Rivières-Ouest.

Stage ultime avant son embauche comme policier, il s’est retrouvé à l’Institut de police de Nicolet en 1982. Pendant 16 semaines, il a suivi ses cours au jour le jour, tout en se pliant à la discipline de fer de l’établissement. «Chaque matin, en me levant, je me disais tout haut: ferme ta gueule», raconte le policier montréalais. Plutôt réfractaire à l’autorité, il n’a jamais eu la langue dans sa poche et il a toujours pratiqué le métier de façon peu orthodoxe.

Après deux ans à la police municipale de Nicolet, il s’est amené à Montréal en 1984, où il a été affecté à la patrouille dans les rues de Verdun. «Ça a été un choc énorme. Le premier soir, j’ai appelé ma femme pour lui dire qu’il me serait impossible de vivre ici. J’avais le goût de pleurer juste à écouter les ondes de la radio. C’était continuellement des appels pour des bagarres, de la violence conjugale et des incendies. Il y avait de l’action.»

Avec son physique plutôt frêle, ses airs d’artiste et sa crinière en broussaille, il s’est vite retrouvé dans des escouades spéciales du centre-ville, où il a travaillé comme agent double pendant deux ans. Lors de son passage à l’escouade de la moralité, il faisait la surveillance des débits d’alcool. Combien de fois on lui a reproché de prendre un verre avec des punks, des prostituées ou des sans-abri! «Il n’en reste pas moins que j’avais le pouls de la rue, je savais ce qui se passait», avance-t-il.

Le sergent Lacoursière s’est aussi fait taper sur les doigts pour avoir dénoncé publiquement le fait que rien ne permette de fermer les bars clandestins de la pègre italienne, à Saint-Léonard. «On en avait fermé un pour la 37e fois. Deux heures plus tard, il rouvrait ses portes. C’était trop à mon goût», a-t-il dit. Cet écart lui a coûté une journée de paie.

C’est à son retour d’un voyage en France en 1989, où il a fait la tournée des musées de Paris, qu’il a vraiment pris goût à la littérature et à l’art. Neuf ans plus tard, il a décroché un bac en histoire de l’art. Dans l’intervalle, tout en s’appliquant à convaincre la direction du Service de police de l’importance de créer une brigade d’enquête sur les oeuvres d’art («on me rabâchait qu’on n’avait pas à s’occuper de ça, que c’était un crime de riches»), il a dressé dans une circulaire un inventaire des objets d’art volés à Montréal et ailleurs au Québec.

C’est en 1994 qu’il s’est fait remarquer en appréhendant des types d’expérience qui tentaient de vendre à l’encan un tapis de grande valeur volé à un multimillionnaire de New York. «La direction de la police et le maire de Montréal, Jean Doré, ont reçu des lettres de remerciement. Quatre ans plus tard, au terme de mes études en histoire de l’art, j’ai soumis un projet d’enquêtes et il a été accepté», rappelle-t-il avec un sourire narquois.

À force de travail et de ténacité, il a fini par gagner la confiance des gens du milieu – marchands d’art, galeristes, collectionneurs, spécialistes locaux et internationaux. Il a aussi entretenu des liens avec des policiers d’Interpol, de Scotland Yard et du FBI, notamment. Il a même créé des liens parmi les… fraudeurs. Avec son collègue de la Sûreté du Québec, Jean-François Talbot, qu’il a pris sous son aile en 2003, il a participé à des congrès et prononcé des allocutions dans plusieurs pays. Le programme Art Alerte est sa création. Cette base de données informatique aide à retrouver les oeuvres volées et à dépister les faussaires.

Des émotions fortes

Quoique loin de l’image du policier intrépide, le sergent Lacoursière a vécu beaucoup d’émotions fortes dans la rue. Il n’a jamais battu ni frappé personne, comme il le dit si bien, mais il s’est servi quelquefois de son revolver. Deux fois, il a ouvert le feu pour tuer. Derrière chez lui, il a déjà abattu un… raton laveur. Ce geste lui a valu une suspension de 25 jours. À une autre occasion, en 1992, il a répliqué, mais sans toucher la cible – c’est du moins ce qu’il croit -, aux tirs de trois bandits pris en chasse à la suite du braquage d’un camion de Secur.

Outre cette fusillade, il a failli à deux autres reprises être atteint par des balles. En 1985, il allait intervenir dans une bagarre dans un cabaret de la rue Saint-Denis quand un projectile lui a sifflé aux oreilles. «J’ai vu un éclair, mais la balle s’est logée dans le haut d’un cadre de porte», précise-t-il. L’année suivante, toujours dans le centre-ville, en compagnie de deux autres policiers, il s’est fait tirer dessus par un drogué qui avait perdu la carte. «Il a tiré deux coups de feu. J’ai juste eu le temps de baisser la tête, sinon j’avais une balle dans le front», dit-il. Le suspect, qui avait commis trois hold-up quelques heures plus tôt, a été vite coffré.

L’art et le crime organisé

Le Canada est la plaque tournante du trafic d’oeuvres d’art entre les États-Unis et l’Europe, et Montréal est au coeur de ce type de crime. Bon an mal an, il y a de 125 à 150 plaintes de vols du genre. On parle de pertes de 15 à 20 millions de dollars par année à Montréal. La police récupère de 14 à 16% de cette somme. Grâce à ses relations à l’étranger, le crime organisé est très actif dans ce domaine. «Les bandes de criminels d’ici et d’outre-mer échangent des renseignements. Ils se servent aussi de tableaux ou d’autres objets d’art pour blanchir de l’argent ou comme monnaie d’échange contre de la drogue», dit le sergent Alain Lacoursière, en parlant notamment de la mafia et des Hells Angels.

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