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Les sites archéologiques d'Irak dévastés par la guerre

Le pillage massif et les dégâts causés par les militaires ont malmené
de nombreux sites antiques. Les perte sont irrémédiables

Soldats irakiens et américains devant la ziggourat d’Our, considérée
comme la ville natale d’Abraham, lors de la rétrocession aux Irakiens
de ce monument daté du milieu du secind millénaire avec J.-C. (Al
Sudani/AFP).

A Djokha, dans le Sud irakien, le site de l’ancienne cité sumérienne
d’Umma ressemble aujourd’hui à un paysage lunaire. Partout, le désert
apparaît criblé de petits cratères, traces des fouilles sauvages
perpétrées par les pillards en quête de vestiges archéologiques. Ces
déprédations avaient commencé dès la deuxième guerre du Golfe en 1990
et l’embargo imposé à l’Irak par les Nations unies. Mais elles ont
littéralement explosé avec l’invasion américaine du pays, en 2003.

À Djokha, la comparaison de clichés par satellites révèle que la
superficie dévastée a été alors multipliée par quatre. Et l’on
pourrait multiplier les exemples, comme à Larsa, à Nippur, ou à Isin,
autre grand site sumérien du Sud où des photos de 2004 montrent des
dizaines d’hommes surpris en plein pillage, sur une langue de sable
transformée en véritable gruyère…

Dévoilées à l’université de Chicago lors d’une exposition intitulée «
Catastrophe ! », ces images témoignent de la tragédie du patrimoine
irakien dans la guerre. Le pays compte près de 12 500 sites
archéologiques répertoriés. Sur cette terre reconnue comme le «
berceau de l’humanité », cette antique Mésopotamie qui vit s’édifier
les premières villes au monde et qui inventa l’écriture, la perte
entraînée par les vols et les destructions est considérable. «
L’anarchie et le pillage ont détruit 25 % des sites archéologiques
dans le sud de l’Irak », affirme James Phillips, conservateur au Musée
Field de Chicago. Plus ou moins sous le contrôle de tribus, trois
provinces, Dhi Qar, Kadisiya et Qasit, ont connu notamment des
saccages intensifs. Mais le nord du pays n’a pas été épargné non plus.

Objets détruits, pillés ou revendus dans le monde entier
« Les médias ont beaucoup parlé du pillage du Musée de Bagdad, mais
pour nous, archéologues, le pillage des sites est bien plus grave
encore. Car là, la perte est irrémédiable, souligne Christine
Kepinski, directrice de recherche au CNRS, sur l’histoire et
archéologie de l’Orient cunéiforme. Des milliers d’objets ont disparu
sans avoir été répertoriés. Il sera donc très difficile de les
récupérer. Surtout, le contexte dans lequel ces objets ont été trouvés
a été détruit. Des informations fondamentales pour la compréhension de
ces civilisations anciennes sont perdues à jamais… »

Dès les premiers jours de l’invasion américaine, des réseaux organisés
ont profité du chaos pour collecter certaines pièces très prisées sur
le marché de l’art, en Europe, aux États-Unis ou au Japon. Lors du
pillage du Musée de Bagdad, du 10 au 12 avril 2003, les voleurs ont
ainsi délaissé certaines copies sans valeur pour se concentrer sur les
œuvres les plus précieuses, comme le vase et le masque en marbre de
Warka (3500 à 3000 av. J. C.), la statue en bronze Bassetki (2300 av.
J. C.), ou la collection de 5 000 bijoux.

Au total 15 400 objets ont été dérobés, dont un bon tiers ont été
récupérés à ce jour, grâce à la mobilisation d’Interpol et de la
communauté internationale. Mais des ensembles remarquables, comme la
collection de 4 800 sceaux, manquent toujours à l’appel. Et les
bibliothèques avec leurs archives anciennes ont également été mises à
sac.

La communauté locale, gardienne de ses sites
Sur les sites archéologiques, les tombes ont été éventrées en
priorité, en quête d’or ou d’argent, de statuettes, de tablettes
d’argile couvertes d’écritures cunéiformes, ou de bols à incantation
ornés d’inscriptions en araméen. Selon certains experts, le fruit de
ces pillages aurait financé l’achat d’armes pour combattre la
coalition anglo-américaine.

Il a aussi permis tout simplement à nombre de paysans de survivre dans
une économie dévastée par vingt ans d’embargo et de guerre.
L’archéologue libanaise Joanne Farchakh Bajjaly n’explique-t-elle pas
qu’« un sceau ou une tablette cunéiforme rapporte 50 dollars au marché
noir, soit la moitié du salaire mensuel moyen d’un employé du
gouvernement en Irak » ?

Pourtant, à Ourouk (l’actuelle Warka), à 300 kilomètres au sud de
Bagdad, majestueuse cité antique où ont été découvertes les premières
écritures datant de 3 500 à 3 000 ans avant notre ère, les
archéologues allemands ont pu maintenir des liens avec les gardes et
les tribus locales, qui ont préservé le site quasiment intact. Même
constat à Lagash, où la tribu de Beni Said a veillé sur la cité
antique avec sept gardes locaux, évitant des pillages généralisés.

Tirs de roquettes
Des experts envoyés par le British Museum ont salué ce sauvetage lors
d’une inspection menée sur huit sites antiques majeurs (1). Ils ont
d’ailleurs conclu que les pillages étaient loin d’être la seule cause
de destruction du patrimoine irakien depuis 2003. Les temples, les
palais et les vestiges des anciennes cités de Mésopotamie, bâties en
fragiles briques de terre et non pas en pierre, ont aussi souffert des
combats et de l’implantation de bases militaires, soit irakiennes
comme à Tell-Al Lahm (actuelle Kisiga) et Tell-Al Obeid, soit des
forces de la coalition comme à Eridou ou Ur.

Dans cette cité sumérienne, fameuse pour ses tombes royales (2500 av.
J. C.) et sa monumentale ziggourat dédiée à la déesse de la lune Nana,
ville natale présumée d’Abraham, des tirs de roquettes sont encore
tombés en 2008 près de vestiges d’habitations antiques et de la
ziggourat. Surtout, des centaines de soldats américains venus de la
base aérienne toute proche de Tallil ont parcouru librement le site,
de 2003 à 2008, circulant en jeep et escaladant les vestiges…

Dévastée par l’homme, Babylone doit être rénovée
La mythique Babylone n’a pas été mieux défendue. Occupée par les
troupes américaines, puis polonaises, avant d’être rendue en 2004 au
Conseil des antiquités et du patrimoine irakien (SBAH), la cité des
rois Hamourabi et Nabuchodonosor a subi des « dommages
particulièrement sérieux », toujours selon le British Museum.

Environ 300 000 m2 de cette terre antique ont été recouverts de
graviers pour servir d’héliport, de parkings ou d’entrepôts. Une
douzaine de tranchées, dont l’une de 170 mètres de long, et autant
d’excavations ont été creusées en pleine zone archéologique, exhumant
sans précaution des fragments de poteries, d’ossements, de briques
portant des inscriptions cunéiformes. Des dragons en brique ornant la
porte d’Ishtar ont été abîmés, le pavement de la voie de procession,
du VIe siècle avant notre ère, a été brisé par le passage d’un lourd
véhicule, etc.

plus:

Les sites archéologiques d’Irak dévastés par la guerre – Sciences – la-Croix.com.

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