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Alain Lacoursière: pour l'amour de l'art

Alain Lacoursière a été un policier téméraire et atypique qui a rapidement compris comment se servir des médias pour faire avancer ses causes.
Dans les couloirs du Service de police de la Ville de Montréal et ceux de la Sûreté du Québec, ceux qui connaissaient Alain Lacoursière le surnommaient Picasso. L’ex-sergent-détective spécialisé dans le vol de tableaux ne s’en est jamais formalisé. Aujourd’hui retraité et sujet de la biographie Le Columbo de l’art publié chez Flammarion, le Picasso de la police deviendra en janvier animateur à Télé-Québec de l’émission Art sous enquête.

Ce matin-là, Alain Lacoursière avait un rendez-vous au quartier général du Service de police de la Ville de Montréal. Bizarre de la part d’un ex-policier qui a pris sa retraite définitive le printemps dernier après 28 ans de fidèles et loyaux services. Pourquoi alors revenir sur les lieux du crime un petit lundi matin de la mi-novembre? Par ennui? Par nostalgie? Pour payer une contravention? Non, par amitié pour Marc Parent, le nouveau directeur du SPVM.

Fraîchement installé dans ses nouvelles fonctions, Parent a demandé à son vieux chum Lacoursière de lui choisir quelques tableaux. Pour égayer les murs de son bureau, mais aussi pour ne pas avoir l’air d’un béotien en matière d’art devant les visiteurs. Le choix de Lacoursière? Deux Riopelle des années 50, la plus belle période, et un Rembrandt. Des faux, bien entendu, que Lacoursière a sortis des coffres du Musée de la police.

«Le SPVM a une belle collection de faux qui sont très utiles. Car pour identifier un faux, ça prend des comparables qui te permettent d’étudier la signature du faussaire, le type de peinture utilisé. C’est pour ça que, maintenant, quand la police saisit un faux, elle le garde au lieu de le détruire», raconte Lacoursière, une heure après avoir joué au conservateur dans le bureau de Marc Parent.

Rarement l’ami du patron

Nous sommes au lendemain du passage de Lacoursière à Tout le monde en parle. Son portable posé sur la table du restaurant n’arrête pas de sonner.  Depuis qu’il a lancé sa propre boîte d’experts-conseils en art, les clients se bousculent à sa porte pour faire expertiser un tableau ou lui demander quoi acheter. Mais surtout, Lacoursière est très populaire auprès des conservateurs des collections des grandes entreprises comme la Caisse de dépôt, la Banque Nationale et Hydro-Québec qui l’invitent à des grands dîners ou à faire partie de jurys pour déterminer qui monte en art contemporain. Bref, depuis son départ des forces policières, Lacoursière fraie avec le grand monde.

À cet égard, ce n’est plus tout à fait le même homme que j’ai rencontré pour la première fois en 1993, l’idéaliste fumeur de pipe et amateur de George Sand qui venait d’être suspendu après une troisième enquête en discipline. À l’époque, Lacoursière accusait la police de Montréal d’avoir l’esprit étroit et les deux pieds dans la même bottine. «Pour les boss dans la police, ce qui compte, c’est d’avoir l’air efficace. Pas de l’être», m’affirmait-il.

Autant dire que le directeur de l’époque ne le portait pas dans son coeur. Pendant ses 28 ans de service, Lacoursière a rarement été l’ami de ses patrons. C’est pourquoi son apologie de Marc Parent m’a étonnée, jusqu’à ce qu’il me raconte la petite histoire.

Lacoursière et Parent se sont connus à la Moralité au SPVM et sont rapidement devenus amis. Ils ont fait de la patrouille ensemble, mais surtout, pendant une année, ils ont fait du covoiturage tous les matins à partir de Boisbriand où ils s’étaient chacun acheté une maison avec leurs conjointes. «Je me souviens encore de la crème Budwig qui ressemblait à du Polyfilla que Marc mangeait dans le char tous les matins. Le coeur me levait. Même s’il me tombait sur les nerfs avec son alimentation trop saine, j’ai toujours eu le plus grand respect pour ce gars-là, qui est non seulement un athlète et un musicien – il joue du sax et du piano – mais le gars le plus brillant qu’on pouvait trouver pour diriger la police.»

De tels compliments à l’égard d’un cadre supérieur sont rares dans la bouche de Lacoursière, qui a longtemps été vu comme un rebelle, un électron libre et un enquêteur non conventionnel, réfractaire à l’autorité, qui abhorrait la bureaucratie policière et qui n’hésitait pas à tourner les coins rond pour s’y soustraire.

Changement de mentalité

Même si Lacoursière tombait sur les nerfs de ses supérieurs, ceux-ci ont fini par reconnaître que son obsession pour le vol de tableaux n’était pas une lubie. Et que les crimes liés aux arts n’étaient pas que des crimes de riches, qu’ils avaient une incidence économique, sociale et culturelle importante. Ç’a l’air de rien comme ça, mais c’est tout un changement de mentalité que cet ex-bum a opéré dans le monde policier, comme le relate le journaliste Sylvain Larocque dans Le Columbo de l’art.

Policier téméraire et atypique qui a rapidement compris comment se servir des médias pour faire avancer ses causes, Lacoursière aurait peut-être pu se retrouver à la haute direction de la police. Fin des années 80, il a fait un bac en gestion du personnel pour s’engager dans cette voie. Mais au moment de passer ses examens au SPVM, la perspective de patauger dans des tâches administratives et de faire du «gardiennage de flic» à longueur de journée l’a découragé.

Au lieu de monter en grade, Lacoursière, qui venait de se séparer, a pris un avion pour Paris où il a visité tous les musées à visiter. De retour à Montréal, il s’est inscrit en histoire de l’art à l’Université de Montréal. «Je ne voulais plus rien savoir de la police sauf pour payer ma maison et mes voyages, raconte-t-il. Puis, par pur intérêt personnel, j’ai commencé à m’intéresser aux oeuvres d’art volées et, surtout, j’ai commencé à en retrouver.»

Sa première prise fut un tapis persan en soie valant plus de 300 000$, volé aux États-Unis et vendu dans un encan à Montréal. C’est le FBI qui lui avait signalé le vol, et quand on lui a envoyé un mot de remerciement pour avoir récupéré le tapis, ses patrons ont commencé à le regarder autrement. Au bout de quelques années, le SPVM a consenti à ce que Lacoursière enquête à temps plein sur le vol d’art et pendant ses dernières années de service, il a été prêté à la Sûreté du Québec pour mettre sur pied le groupe de répression des crimes liés aux oeuvres d’art aujourd’hui dirigé par Jean-François Talbot.

Le respect des artistes

Reste que ce qui est le plus touchant chez Lacoursière, c’est le respect qu’il voue aux artistes et l’appui inconditionnel qu’il leur a témoigné quand ils en avaient le plus besoin. Son amitié avec le peintre Serge Lemoyne, qu’il a aidé financièrement, qu’il a accompagné à ses séances de chimio et dont il a organisé les funérailles, en est un bel exemple. Idem pour Claude Robinson. Prétextant que la cause de plagiat qui opposait Robinson à Cinar tombait dans le domaine des fraudes perpétrées sur le territoire du SPVM, Lacoursière a fait éclater l’affaire des prête-noms en recueillant le témoignage de Thomas Lapierre.

Même si le dossier lui a par la suite été retiré, ce coup de pouce salutaire fut la première grande victoire de Robinson. Dernièrement, le dessinateur, qui n’avait pas touché un fusain depuis 14 ans, s’est remis à dessiner des portraits. Le premier de tous fut celui de Lacoursière, qui l’avait invité à venir se reposer dans sa maison à la campagne. Aujourd’hui, le portrait du Columbo de l’art par Robinson orne la couverture de la bio du même nom.

En janvier, Lacoursière animera une émission d’enquête sur l’art à Télé-Québec. Un livre, de la télé, des clients à la pelle, une nomination au Conseil international des musées de l’UNESCO, autant dire que le Picasso de la police ne regrette pas d’avoir abandonné la loi et l’ordre pour l’art.

Publié le 27 novembre 2010 à 10h05 | Mis à jour le 27 novembre 2010 à 10h05
http://www.cyberpresse.ca/arts/arts-visuels/201011/27/01-4346984-alain-lacoursiere-pour-lamour-de-lart.php

Photo Robert Skinner, archives La Presse

Nathalie Petrowski
La Presse

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