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Affaire Wildenstein: Scandale en toile de fond – ParisMatch.com

Affaire Wildenstein: Scandale en toile de fond – ParisMatch.com.

En mai 1963, Georges Wildenstein, 71 ans, (le père de Daniel) reçevait
“Paris Match” dans le bureau de son hôtel particulier rue de La
Boétie, à Paris. | Photo IZIS/PARISMATCH/SCOOP

La voiture s’est arrêtée devant le 57, rue La Boétie, l’adresse de
l’institut Wildenstein, à Paris, et en est repartie le coffre plein.
Ça s’est fait en plein jour, sans que personne ne crie aux voleurs. Un
butin d’une trentaine d’œuvres. Des cambrioleurs ? Non, la police.
L’OCBC, Office central de lutte contre le trafic des biens culturels,
qui venait, dans un grand fracas de sirènes, de retrouver la «
Chaumière en Normandie » de Berthe Morisot, une des toiles « disparues
» de la succession Rouart. L’inventaire, après la mort d’Annie, avait
été réalisé par Daniel Wildenstein, sur délégation de son fils Guy,
désigné comme exécuteur testamentaire en même temps qu’Olivier Daulte,
le fils de François Daulte, historien d’art. Vingt-quatre toiles ont
déjà été ­retrouvées dans le coffre de ce dernier en Suisse. « Tout le
monde peut se tromper », aimait dire Daniel Wildenstein. Il ajoutait
que c’était même arrivé à la Reine d’Angleterre qui gardait, dans son
grenier à Balmoral, des œuvres appartenant à l’Etat soviétique…

La Reine d’Angleterre a toujours été le modèle des Wildenstein.
Sylvia, la seconde femme de Daniel, l’a découvert en devenant sa
veuve. Princesse consort, elle a perdu son royaume, échangé contre une
rente, puis son nom. C’est sous celui de Sylvia Roth, en bisbille avec
ses beaux-fils, qu’elle a été enterrée cet hiver à Paris. Son avocate,
Me Claude Dumont-Beghi, avait ­demandé l’inventaire de la fortune de
Daniel, le défunt mari, au motif que, mariée sans contrat à New York,
en 1978, et résidant en France, elle devait prétendre au régime de la
communauté réduite aux acquêts. Sa pension annuelle de 400 000 euros
et l’appartement de 600 mètres carrés sur le bois de Boulogne ne
pouvant suffire à régler ses dettes. Sylvia s’est creusé la tête pour
faire ressurgir sa liste des trésors disparus. « Avenue Montaigne,
disait-elle, nous avions assez peu de tableaux, à cause des grandes
fenêtres. Mais j’avais un Bonnard, superbe, que mon mari m’avait
offert par amour : le “Nu rose à la baignoire”. A New York, où nous
allions deux fois par an, c’était autre chose. Il y en avait dans
toutes les pièces, jusque dans la salle de bains. Des Cézanne, des
Renoir, ça changeait tout le temps… » Tout le capital serait placé
dans des fonds hébergés dans des paradis fiscaux. Pour cette dynastie,
la fortune relève de la substance gazeuse : elle s’évapore dès qu’on
cherche à l’inscrire dans un bilan comptable.

Chez les Wildenstein, le goût du nomadisme ­remonte à l’arrivée des
Prussiens en Alsace, en 1870. ­Nathan, à peine 20 ans, a l’amour de la
France. Il vote avec ses pieds, comme on dit alors, et emporte pour
toute fortune son « œil de maquignon », l’outil qui, depuis des
générations, sert à distinguer un bon cheval d’une haridelle. Il n’a
jamais pensé devenir marchand d’art. Il n’a peut-être jamais vu
d’œuvre d’art. Affamé, il se fait embaucher chez un tailleur de
Vitry-le-François, pour la seule raison, disait-il, que le nom de la
ville lui avait inspiré confiance. Mais bientôt, il se propose pour
négocier, à Paris, des toiles dont une cliente veut se débarrasser. Il
commence par se renseigner au Louvre où il oublie aussitôt ses tweeds
et ses cachemires. Comme Claudel à Notre-Dame ou Moïse sur le mont
Sinaï, ­Nathan Wildenstein reçoit la grâce. Elle s’incarne dans l’art
du XVIIIe siècle. Une mine d’or qui gît à ciel ouvert, pour cause de
désaffection du public. Avec sa commission, 1 000 francs de l’époque,
il élabore sa première théorie : « Qui va à Drouot tous les jours doit
pouvoir ­gagner de quoi manger… et de quoi racheter. » De quoi oser,
aussi : il demande la main de Laure, fille d’imprimeur. Une union
bourgeoise qui vaut bien un mensonge : Nathan oublie ses ancêtres
marchands de ­chevaux, se prétend orphelin et fils de rabbin… Un
homme neuf qui refait sa vie dans l’ancien.

Trente-cinq ans après, en 1905, il a fait son chemin. Comme les
Rothschild, il a son hôtel particulier dans le VIIIe, son château,
Marienthal, à Verrières-le-Buisson, son écurie de course – casaque
bleue, toque bleu clair –des maîtres d’hôtel, des cuisiniers… Mais
c’est Laure qui continue à remplir les fiches après chaque visite chez
les particuliers, clients ou amis. Son job, c’est de noter qui possède
quoi et où. Puis elle emmène son petit-fils Daniel s’aérer à Auteuil.
Elle le fait parier. Comme elle a pris soin de miser sur tous les
concurrents, il est toujours gagnant. C’est comme ça qu’il prend goût
aux courses. Un jour, il aura des centaines de chevaux et tant de
haras qu’il lui arrivera de se tromper de propriété, sur les routes
d’Irlande. Il aura surtout l’immense fierté d’avoir gagné cinq fois…
et demie (pour cause de différend avec les juges de ligne) le Prix de
l’Arc de Triomphe.

En ce temps-là, quand on téléphone rue La Boétie, on s’entend demander
: « C’est pour les chevaux ou pour les tableaux ? » A table, on ne
parle jamais peinture. Sur ce sujet, le père, Nathan, et le fils,
Georges, sont d’humeurs divergentes : Nathan veut vendre, Georges
accumule. Le père croit au passé, le fils mise sur l’avenir. « Picasso
? dit Nathan. Un garçon si exquis, si intelligent… Qui osera lui
dire d’arrêter de peindre ? » Il ne veut travailler qu’avec « des
morts. Les autres sont impossibles ! ». Mais Georges est l’ami de
Monet, de Bonnard, puis des surréalistes. Pour ne pas voir toutes ces
« horreurs » chez lui, Nathan lui achète un local, au 21 de la même
rue où, en association avec Paul Rosenberg, il pourra exposer ses «
nouveautés ». Nathan a tort de se faire autant de souci, et tort de ne
pas s’en faire davantage : il ne voit pas arriver la crise de 1929. Il
a envoyé Georges en Union soviétique, pour l’affaire du siècle.
Staline échange les chefs-d’œuvre du musée de l’Ermitage contre des
tracteurs. Associés au milliardaire américain Mellon, à l’Arménien
Gulbenkian, les Wildenstein emportent des Watteau, Rembrandt, Rubens,
Raphaël… qui perdent 80 % de leur valeur. Staline peut se moquer du
capitalisme. La clientèle est ruinée. Le stock de 3 000 tableaux, dont
500 chefs-d’œuvre, s’effondre.
La famille dément toute collaboration avec les nazis mais Daniel
n’excluait pas de possibles « erreurs » dans les restitutions

On brade. Et Georges, l’« intellectuel », prend patience en s’achetant
un magazine, « Beaux Arts », et en classant ses « vieux papiers ». Il
est en train d’inventer la pierre philosophale qui va transmuter la
toile peinte en lingots d’or : le « catalogue raisonné » qui fait du
commerçant un expert, et de la partie, un juge. On n’ira plus
seulement chez les Wildenstein pour vendre ou acheter, mais pour
savoir si l’on est propriétaire d’une croûte ou d’un trésor. ­Nathan
avait ouvert une galerie à New York où prospéraient ses clients les
plus riches. Georges en crée une à Londres, au 147 New Bond Street,
dans l’ancienne ­demeure de l’amiral Nelson. L’idéal pour se ­lancer à
la conquête d’un empire… En 1937, le stock est rétabli. Mais on
danse sur un volcan. Daniel rejoint bientôt la ligne Maginot.
L’Histoire, toujours l’Histoire. Elle a poussé les Wildenstein hors
d’Alsace, elle va les contraindre à quitter la France. Ils sont juifs
et l’Amérique leur offre une assurance vie. Daniel emporte dans son
paquetage une toile grande comme une boîte de cigares : le paysage à
la vespasienne acheté à Seurat à 14 ans. Son premier fils, Alec, naît
à Marseille, où l’on attend les paquebots, et le second, Guy, à New
York, où ils arrivent.

Déchus de leur nationalité, ils ont confié la galerie à un employé…
Mais elle est soumise au Commissariat général aux questions juives qui
engloutit les bénéfices. Car, à Paris, les affaires continuent.
Acheteurs en uniforme, vendeurs pressés… Hector Feliciano consacre
seize lignes aux W, dans son imposant « Musée disparu » (Gallimard,
1995) : « Après l’Armistice, Georges exploite discrètement ses
contacts au sein de la haute hiérarchie nazie pour conclure de
nombreuses ventes en France pendant l’Occupation », écrit-il.
L’accusation – assez vague – poussera le Congrès juif mondial à
inscrire Georges sur une liste de suspects, et fera bondir son fils
Daniel. La saisie par la police, à l’institut Wildenstein, de bronzes
et de dessins appartenant à la collection Reinach, en partie spoliée
par les nazis, la fait ressurgir.

Daniel Wildenstein a toujours démenti cette « collaboration », mais il
a laissé entrevoir de possibles « erreurs » dans les restitutions
d’après-guerre. En 1945, la marée qui arrive d’Allemagne dépose dans
des hangars, où veillent les conservateurs de musées, le bric-à-brac
fauché par les nazis. Pour récupérer son bien, il faut être là.
Vivant, mais aussi muni de photos, de factures. Pour cela, on peut
compter sur les Wildenstein. Entre ceux qui les accusent de les avoir
volés et ceux qui les accusent de leur avoir refusé une entrée au «
catalogue raisonné », ils accumulent les ennemis. Ils s’en font même
de nouveaux…

Ainsi, André Malraux. Dans « Marchands d’art » (cosigné avec Yves
Stavridès, édition Plon, 1999), Daniel raconte comment son père a
accusé le ministre de la Culture de De Gaulle de n’avoir pas seulement
volé des bas-reliefs à Angkor, mais d’en avoir fait « retailler »,
pour mieux les écouler. Il donne le nom du sculpteur à Marseille :
Louis Dideron. Ainsi commence ce que les Wildenstein considèrent comme
leur troisième guerre mondiale, celle qui sera à l’origine de leur
installation aux Etats-Unis.

En 1963, l’élection de Georges à l’Académie des beaux-arts donne à
Malraux l’occasion de se venger : il n’entérine pas le vote. Daniel
affirme que son père en est mort. Alors, il baptise un de ses pur-sang
« Goodbye Charlie » et déménage à New York où les œuvres sont rangées
dans six niveaux de sous-sols. Daniel ne veut plus payer d’impôts en
France où, soi-disant, il ne ­réside plus. Mais on sait qu’il ne peut
pas se passer de Paris. Alors on suit ses traces à ses dépenses et on
finit par lui confisquer son passeport ! C’est la guerre avec Giscard.
Comme en 1940, la France manque d’aviation. Les fantassins du fisc
regardent passer les jets privés. On dit que Daniel glisse des toiles
sous ses sièges. C’est faux, répond-il. Il n’y a pas assez de place.
En tout cas, pas pour les grands formats. A l’approche de 1981,
pourtant, on fait entrer des civières dans la carlingue. La peur de la
gauche au pouvoir, l’angoisse devant l’impôt sur le capital, les
crises de rhumatisme… C’est fou le nombre de malades qui ont soudain
besoin de se faire soigner en Suisse.

Jocelyn aussi trouvait les avions bien pratiques. Comment faire
autrement pour transporter les huit chiens et le singe depuis le ranch
de 30 000 hectares au Kenya ? Quand beau-papa lui a retiré l’usage du
jet, elle a compris que son mariage avec Alec était terminé. Elle
menace de parler des trusts qui dissimulent les propriétés… Puis
elle se tait. Alec s’est remarié avec Lioubia, une jeune fille russe
qui devient bientôt sa veuve. Elle aussi a la mémoire des trusts. Ceux
qui aiguisent toujours l’appétit de Me Dumont-Beghi, que la mort de sa
cliente Sylvia laisse – provisoirement – sur sa faim. L’affaire
Wildenstein n’est pas terminée. Avec la saisie des 11 et 12 janvier, à
l’institut, un nouvel acteur commence même à écrire sa partie : le
juge André Dando. L’été dernier, il mettait en examen Karim Benzema et
Franck Ribéry pour « sollicitation de prostituée mineure ». L’affaire
Zahia commençait. Le juge Dando se méfie des amateurs de
chefs-d’œuvre.

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